Le triple défi européen

Tribune de Michel Derdevet, Président de Confrontations Europe

La tribune sur Confinews

Il y a tout juste un an, l’Europe adoptait un plan de relance ambitieux, Next Generation EU ; combiné au budget à long terme 2021-2027, c’est au total 2 018 000 milliards d’euros qui seront mobilisés ces prochains mois pour permettre le rebond de l’économie européenne.  

Cette réponse sans précédent illustra l’agilité avec laquelle, dans l’urgence, les européens ont su faire front, en balayant les tabous budgétaires longtemps établis (plafonnement des dépenses, incapacité d’un endettement mutualisé, limitation des ressources propres, …) ; et cet effort contribuera à l’évidence à réparer les dommages économiques et sociaux causés par la pandémie de coronavirus, en facilitant les transitions numériques et environnementales de l’Europe. 

Mais, dans cet esprit, trois défis restent encore à relever :

Un modèle original d’économie sociale de marché à pérenniser

La construction européenne s’incarne depuis près de soixante-dix ans dans le développement d’un marché unique, enraciné dans un modèle original d’économie sociale de marché. 

En 2021, celui-ci doit impérativement se caractériser par la promotion des principes ESG/RSE, et par l’impératif de transition environnementale portée par les objectifs du Pacte Vert pour l’Europe, afin de faire de l’Union européenne le premier marché du monde neutre en émissions carbones à l’horizon 2050. 

Ce modèle s’inscrit aussi dans la transition numérique de l’Union européenne, condition nécessaire au succès européen face à l’arrivée de la quatrième révolution industrielle, et qui appellera une gestion collective et solidaire des données, la montée en compétences numériques des travailleurs européens, et le développement des infrastructures nécessaires au sein du marché unique (communication, transport, paiement…). 

Ce modèle européen de marché se fonde enfin sur une meilleure intégration des politiques industrielles, pour assurer la souveraineté de notre marché unique. Avec toutefois une vigilance : cette réorganisation des chaînes de valeur industrielles ne peut s’organiser autour de la seule quête de la relocalisation de l’emploi, au risque d’appauvrir les pays du voisinage européen et nos coopérations avec eux. 

Elle implique de redéfinir une politique centrée sur nos maillons stratégiques,  conditionnant la compétitivité européenne et l’atténuation de nos dépendances. La réorganisation des chaînes de valeurs industrielles repose également sur la diversification de nos sources d’approvisionnement, en matières premières comme en produits transformés.

La réalisation de ces objectifs passe par de considérables investissements de long terme, qui devront mobiliser l’épargne abondante des européens, ce qui nécessitera l’achèvement de l’Union des marchés de capitaux. Ce capital privé doit être rapidement fléché vers les objectifs qui structurent le développement de l’économie, faisant de l’industrie financière un service essentiel à la réalisation de ce modèle.

Enfin, le modèle européen de marché post-coronavirus doit se caractériser par l’exigence d’un dialogue social de qualité, en s’assurant de l’implication de toutes les parties prenantes dans la prise de décision économique.

Une Europe Puissance dans le monde

Au côté de la Chine, des Etats-Unis et de la Russie, et en dépassant le « narcissisme des petites différences » (Freud) internes, il faut encourager l’émergence d’une Europe puissance. L’Union européenne doit ainsi prioritairement s’appuyer sur sa capacité à soutenir et à promouvoir ses normes auprès de ses partenaires commerciaux. Cet engagement en faveur d’une concurrence juste entre les nations, garantissant le respect de l’environnement et l’amélioration des conditions de vie à travers le monde, appelle une révision de la politique commerciale et de concurrence dans le sens de ces exigences. 

De plus, l’Europe doit prendre en compte, en complément de sa participation à l’OTAN, ses propres capacités militaires, assises sur les politiques nationales de défense. La priorité consistant à renforcer des programmes communs dans l’industrie de défense. Cette ambition s’inscrit dans l’affirmation d’une autonomie stratégique européenne ouverte, qui se veut le prolongement des souverainetés nationales, sans les diminuer ni les effacer. Européens et patriotes sont des affirmations conjugables, à la différence du nationalisme qui nous enjoint de « détester les autres ».

Enfin, la place de l’Europe dans le monde s’incarne dans son rapport avec les pays du Sud, et spécialement dans une communauté de destin avec l’Afrique. En ce sens, nous serions avisés de faire émerger ces prochains mois un vrai Pacte européen pour les migrations dans une double dimension : le soutien au développement des pays d’origine ; et l’amélioration des conditions d’entrée et de circulation au sein du marché unique pour les travailleurs venus de pays tiers, autour de la création d’une « Blue card » européenne. 

Une démocratie européenne à revisiter

Il faut enfin, et les derniers scrutins français ne l’ont pas démenti, promouvoir d’urgence en Europe une démocratie politique plus vivante, recréant de la confiance  par la participation à tous les niveaux de décision et mettant fin à une « verticalisation » des centres de décision qui démobilise les citoyens. 

Cela est essentiel pour asseoir une nouvelle dynamique de bien commun européen sur une meilleure compréhension mutuelle et sur l’adhésion du plus grand nombre. Ce processus démocratique doit s’appuyer sur des citoyens de l’Union plus engagés dans la prise de décision politique au niveau communautaire, et cette démocratie participative doit prioritairement se fonder sur la délibération et la reconnexion du citoyen avec la politique. 

A nos yeux, cette démocratie participative à inventer doit d’abord s’organiser dans les territoires pour prendre en compte la diversité des cultures démocratiques nationales qui caractérisent l’Europe, et impliquer le maximum d’européens. Sortant de l’« entre-soi », elle doit impérativement permettre que soient abordés les problèmes concrets, du quotidien, et renforcer ainsi les dynamiques territoriales.

En ce sens, la Conférence sur l’avenir de l’Europe est une initiative majeure portée par cette législature. Pour atteindre pleinement ses objectifs, cette Conférence doit aborder la mise en place de mécanismes permanents de participation des citoyens qui permettrait d’établir un dialogue au niveau local, dans des modalités adaptées aux cultures et pratiques nationales, tout en favorisant les échanges et la pédagogie, pour progressivement déterminer un langage démocratique européen commun.

L’Europe est enfin, historiquement, une communauté fondée sur l’État de droit, ce qui par construction signifie l’applicabilité immédiate, l’effet direct et la primauté des règles convenues collectivement. Ainsi, le règlement sur un régime général de conditionnalité pour la protection du budget de l’Union fait partie intégrante du paquet budgétaire adopté l’an dernier, et garantit que l’Union peut faire face aux violations des principes de l’État de droit qui affectent ou menacent d’affecter le budget européen. Au vu des « libertés » que s’accordent actuellement certains États membres en la matière, ce dispositif ne doit pas rester virtuel ; car il n’y pas à nos yeux des « valeurs » qui seraient de l’Ouest, et des « valeurs » qui seraient de l’Est de l’Europe, supposant des dérogations et des exceptions.

Il y a seulement une communauté de femmes et d’hommes, forgée patiemment depuis presque trois quart de siècle, qui ambitionne de bâtir une Europe humaniste et démocratique, à la fois compétitive et solidaire, une Europe proche de celles et ceux qui la composent. Cette Europe-là, qui favorise un dialogue respectueux des histoires et des cultures, dépasse les clivages politiques nationaux, car elle œuvre pour l’intérêt général. Elle doit rester la ligne d’horizon politique commune.

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